L’alternance s’est imposée ces dernières années comme un levier central d’insertion professionnelle des jeunes, de recrutement pour les entreprises et de réduction des inégalités sociales. Pourtant, dans un contexte économique et budgétaire plus contraint, le modèle montre aujourd’hui des signes de fragilisation.
À travers une table ronde animée par Anne-Cécile Sarfati, réunissant acteurs publics, entreprises et associations, un diagnostic partagé a été posé, ainsi que des solutions concrètes pour sécuriser et pérenniser l’alternance, illustrées par l’impact du programme Mon Alternance Sur Mesure de JobIRL.
Les constats : une réussite structurelle, mais des fragilités désormais visibles.
Une transformation profonde et documentée de l’apprentissage
Les intervenants s’accordent sur un point central : la dynamique actuelle de l’alternance constitue une rupture historique par rapport aux décennies précédentes. Éric Garnier, Haut-commissaire à l’enseignement et à la formation professionnels, rappelle ce tournant majeur :
« Dès le début des années 1990, un premier objectif d’atteindre 500 000 contrats d’apprentissage par an avait été fixé. La première fois que cet objectif a été atteint, c’est à la suite de la loi de 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui a profondément transformé l’image et le cadre de l’apprentissage. Tout ça s’est fait grâce à des politiques volontaristes, mais aussi à l’accompagnement, à la mise en visibilité de l’apprentissage et au tissu associatif. »
Ce changement ne se limite pas aux volumes : il a profondément modifié la perception de l’apprentissage, désormais reconnu comme une voie d’accès légitime et efficace à l’emploi.
Des déséquilibres territoriaux et sectoriels qui émergent rapidement
Si la dynamique est réelle, elle n’est pas homogène. La montée en charge rapide de l’apprentissage révèle aujourd’hui des désajustements concrets entre l’offre de formation et les besoins économiques, en particulier à l’échelle des territoires. Éric Garnier décrit un paradoxe de terrain de plus en plus fréquent :
« Sur certains territoires et certaines filières, on observe des phénomènes de saturation. A contrario, je rencontre certains CFA qui disent : “on a ouvert une formation, mais à la fin de l’année, un tiers des jeunes n’ont pas de contrat”, et en face, des entreprises qui disent : “j’ai des besoins de recrutement, mais je n’arrive pas à trouver de candidats”. Dans les deux cas, il n’y a pas eu de travail de partenariat en amont. »
Un signal d’alerte du côté des entreprises
Du côté des entreprises, le message est clair : l’alternance reste un investissement stratégique, mais sa pérennité dépend fortement de la stabilité du cadre. Olivier Faron, Responsable Pôle Compétences, Formation, Jeunesse du MEDEF, exprime une inquiétude partagée :
« Du côté des entreprises, nous sommes inquiets par la politique qui est en train d’être menée sur l’apprentissage. L’apprentissage est un formidable succès : c’est une politique publique de la jeunesse qui marche. Et aujourd’hui, on a le sentiment qu’on est en train de détricoter ce qui fonctionne. »
Pour les directions des ressources humaines, l’alternance est avant tout un choix stratégique et opérationnel. Recruter des alternants implique de se projeter dans le temps : mobilisation des équipes, formation des tuteurs, organisation des parcours et intégration dans la stratégie de compétences. Ces décisions nécessitent un cadre clair et stable. L’instabilité des règles ou des aides fragilise ces arbitrages et peut freiner l’engagement des entreprises dans la durée. Comme le souligne Olivier Faron :
« Le DRH qui décide a besoin d’un cadre stabilisé, lisible, projeté dans le temps. Si on est dans des logiques de stop and go, ça fragilise les décisions d’investissement dans l’alternance. »
Des conséquences immédiates pour les jeunes les plus fragiles
Les premiers touchés par ces tensions sont les jeunes les plus éloignés de l’emploi, notamment ceux qui manquent de réseau, de codes ou de soutien familial. Christelle Meslé-Genin, Présidente-Fondatrice de JobIRL, décrit une réalité très concrète :
« Quand on est seul à 18 ans, qu’on ne connaît personne, qu’on ne sait pas faire son CV, qu’on n’a pas de réseau, c’est extrêmement difficile de trouver une alternance. Et quand on n’a pas papa ou maman pour payer une école, sans alternance, on n’a souvent pas d’autre solution que d’arrêter ses études. »
Sans accompagnement, le risque est réel de voir ces jeunes décrocher ou se replier vers des emplois précaires, sans perspective de qualification.
Les solutions : sécuriser, coordonner et investir dans la qualité.
L’alternance fonctionne, mais elle ne fonctionne pas seule
Un point fait consensus : l’alternance est un levier puissant, mais elle nécessite un accompagnement structuré et durable. Thibaut Guilluy, Directeur Général France Travail, insiste sur l’importance de sécuriser les parcours des jeunes, aussi bien côté jeunes que côté entreprises, notamment les TPE-PME qui concentrent l’essentiel des recrutements :
« L’alternance, c’est gagnant-gagnant : elle offre aux jeunes un avenir et aux entreprises des compétences durables. Si une baisse de 1 000 ou 2 000 euros suffit à remettre en cause une politique d’apprentissage, cela montre que nous ne sommes pas encore pleinement dans une logique d’investissement stratégique de long terme. Chez France Travail, nous voulons rapprocher les jeunes du monde professionnel grâce aux immersions, au mentorat et à l’apprentissage. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 7 alternants sur 10 trouvent un emploi en moins de sept mois. »
Agir plus tôt sur l’orientation
Les difficultés observées dans l’accès à l’alternance ne se jouent pas uniquement au moment de la recherche d’un contrat. Elles prennent souvent racine bien en amont, dès les premiers choix d’orientation scolaire, qui conditionnent fortement les parcours des jeunes. Comme le souligne Christelle Meslé-Genin :
« L’enjeu de l’alternance, il faudrait toujours l’anticiper d’une étape. On choisit son bac professionnel au collège, ses études supérieures au lycée. Ce n’est pas une fois que les jeunes sont dans une filière qu’il faut se préoccuper de leur avenir, mais idéalement avant. »
Agir plus tôt sur l’orientation permettrait ainsi de mieux répartir les flux, de donner aux jeunes une vision plus concrète et plus diversifiée des métiers, et de sécuriser les parcours en amont. En intervenant dès le collège et le lycée, il devient possible de réduire les choix par défaut et de renforcer l’adéquation entre aspirations des jeunes, besoins des entreprises et opportunités offertes par l’alternance.
Territorialiser les stratégies de formation et d’emploi
Éric Garnier, Haut-commissaire à l’enseignement et à la formation professionnels, insiste sur la nécessité d’adapter les réponses aux besoins locaux, en s’appuyant sur une coopération renforcée entre tous les acteurs de l’écosystème :
« On ne peut plus apporter les mêmes réponses partout. Il faut travailler territoire par territoire, filière par filière, avec l’ensemble des acteurs : l’État, les régions, les organismes de formation et les entreprises. »
Cette approche territorialisée est présentée comme une condition essentielle pour mieux anticiper les besoins en compétences, ajuster l’offre de formation et éviter les déséquilibres entre formations ouvertes et débouchés réels. Elle suppose un dialogue en amont afin de construire des parcours cohérents et adaptés aux réalités locales.
Miser sur la qualité pour sécuriser les recrutements
Chez IDEX, l’alternance est pleinement intégrée à la stratégie RH et pensée comme un investissement de long terme. Le groupe a fait le choix de sanctuariser l’alternance, y compris lorsque la conjoncture se tend. L’objectif ne se limite pas à pourvoir des postes à court terme, mais à former, transmettre et fidéliser. Hélène Sénée, Directrice projets RH du groupe IDEX, résume cette approche :
« L’alternance, chez nous, ce n’est pas une variable d’ajustement. C’est un levier stratégique. On préfère former nos alternants à nos métiers, à notre culture, et les fidéliser. Recruter, c’est bien, mais fidéliser, c’est indispensable. »
Cette exigence de qualité se traduit concrètement par :
- un sourcing actif au plus près des jeunes,
- un accompagnement RH tout au long de l’année
- et un rôle central accordé aux tuteurs, formés et engagés dans la transmission des compétences.
Résultat : l’alternance devient un véritable vivier de talents, avec un taux significatif d’intégration à l’issue des parcours, confirmant qu’un investissement qualitatif est aussi un investissement performant.
Le programme Mon Alternance Sur Mesure de JobIRL : des impacts concrets et mesurés
Un programme ciblé pour réduire les inégalités d’accès
Mon Alternance Sur Mesure s’adresse prioritairement aux jeunes issus des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), notamment en Seine-Saint-Denis.
« Ce sont des jeunes qui ont besoin d’un coup de pouce, parce qu’ils n’ont pas le bon nom, la bonne adresse, la bonne connaissance, ni toujours la bonne confiance en eux. » Anne Gillet, Déléguée Régionale Ile-De-France de JobIRL.
Un accompagnement dans la durée, avant et après l’entrée en entreprise
Cet accompagnement, imaginé avec le soutien de JPMorganChase, se fait sur un temps long entre séances de travail collectives et individuelles (projet professionnel, connaissance de soi, posture et prise de parole). Au-delà de ces séances de coaching, nous organisons des job dating avec nos entreprises partenaires qui jouent un rôle essentiel pour rencontrer les jeunes, organiser des simulations d’entretien, etc.
« J’ai la chance d’être le sponsor de JobIRL depuis plus de 5 ans. JobIRL et JPMorganChase c’est une belle histoire. L’association nous a accompagné tant sur des activités internes qu’externes pour donner un coup de pouce pour l’emploi des jeunes. Je l’ai observé de façon concrète lors de job dating auxquels j’ai pu participer. A chaque fois l’alchimie opère, les entreprises y trouvent leur talent et les jeunes s’y engagent pleinement et durablement. » Olivier Simon, Managing Director – Membre du comité de direction et responsable de l’activité Midcap Banking France & Belux – JPMorganChase.
Des résultats d’impact qui confirment l’efficacité de l’accompagnement
Les résultats des études d’impact de ce programme parlent d’eux même : 3 sur 4 jeunes disent qu’ils n’auraient pas trouver une alternance sans ce dispositif. Jules Donzelot, Directeur Scientifique et Développement JobIRL, le résume clairement :
« L’alternance, ça marche. Mais pas toute seule. Les jeunes, en particulier les plus défavorisés, ont besoin d’aide pour pouvoir en bénéficier pleinement. La qualité conditionne l’impact. Cette qualité on la retrouve à tous les niveaux relationnels d’un programme comme « MASM » entre les jeunes, les entreprises et les établissements. »
Conclusion – Points à retenir
- L’alternance est un levier majeur d’insertion professionnelle et de compétitivité économique.
- Le ralentissement actuel révèle surtout un besoin de stabilité, de coordination territoriale et de qualité.
- Sans accompagnement, les jeunes les plus fragiles restent les premiers exclus de l’alternance.
- L’orientation précoce et la sécurisation des parcours sont des conditions clés de réussite.
- Le programme Mon Alternance Sur Mesure de JobIRL démontre qu’un accompagnement ciblé et de qualité permet de réduire durablement les inégalités d’accès à l’alternance.








