IA et égalité des chances : une chance ou une menace pour les jeunes ? 

18/09/2026 10 minutesPartager sur

L’imprimerie, la télévision, Internet : l’école a toujours su s’adapter. Avec l’intelligence artificielle, le bouleversement semble pourtant d’une autre ampleur. L’IA sera-t-elle un accélérateur d’égalité des chances, ou un accélérateur d’inégalités déjà bien réelles ? 

C’est la question posée par la Fondation BNP Paribas lors de la table ronde « IA x égalité des chances » organisée à VivaTech à Paris en juin 2026. Pour y répondre, trois invités : Christelle Meslé-Génin (JobIRL), Elsa Da Costa (Ashoka France) et Jocelyn Rigaud (Le Choix de l’école). Leur conviction commune : l’IA peut être une chance immense pour les jeunes, à une condition : ne jamais oublier l’humain. 

Table ronde égalité des chances x IA à Vivatech

L’influence de l’IA à l’école

Comment l'IA transforme-t-elle la façon d'apprendre ?

L’IA change surtout notre manière de chercher l’information : on ne consulte plus, on dialogue.« Nous avons désormais une interaction permanente avec notre outil d’IA » résume Elsa Da Costa, directrice d’Ashoka France. Pour elle, cet accès permanent à des contenus malléables peut rendre l’apprentissage plus universel. Mais il exige du discernement : l’information obtenue est-elle fiable ? Aide-t-elle vraiment un élève à devenir un citoyen éclairé et à choisir son orientation ? 

Christelle Meslé-Génin, fondatrice de JobIRL, souligne aussi le potentiel pédagogique de l’IA : parcours personnalisés, repérage des points faibles, corrections très précises. Là où un enseignant corrige parfois rapidement une copie, « des outils d’IA peuvent, eux, aller très précisément dans le contenu et dire : Là, tu aurais dû faire cela ». Pour elle, l’IA peut avoir « une vraie vertu pédagogique ». 

Accès, maîtrise, biais : d'où viennent les inégalités face à l'IA ?

Les inégalités face à l’IA viennent de deux sources : les écarts entre les élèves (accès aux outils, maîtrise, accompagnement à la maison). Jocelyn Rigaud le constate : « Un enfant issu d’une famille très favorisée ne bénéficiera pas nécessairement du même accompagnement sur l’utilisation de l’IA qu’un enfant issu d’un milieu beaucoup moins favorisé. »

Christelle Meslé-Génin note un second danger : les biais des modèles. Un CV généré pour « Jules » ou pour « Julie » ne donne pas toujours le même résultat. Quant aux IA qui prétendent faire de l’orientation, elle prévient : « Si les données d’orientation reproduisent les choix actuels, l’intelligence artificielle risque simplement de reproduire les inégalités existantes. » Si un secteur ne compte que 15 % de femmes, elle pourrait continuer à le conseiller surtout aux garçons. « On finirait alors simplement par reproduire le monde tel qu’il est déjà. »

Ce que l'école peut faire

Faut-il enseigner l'IA comme une matière à l'école ?

Pour Jocelyn Rigaud, directeur général du Choix de l’école, la réponse est claire : «Faire de l’IA une matière en soi ? Je dirais plutôt non. En revanche, l’intégrer aux différentes matières, oui.» Il alerte sur un risque concret de démotivation. Des enseignants lui rapportent cette phrase d’élève : «Avec l’IA, j’ai 18/20. Quand je le fais moi-même, j’ai 8/20.» 

En REP et REP+ (l’éducation prioritaire en France), les élèves sont souvent déjà fragilisés. Pour eux, «si, en plus, l’intelligence artificielle vient leur donner le sentiment qu’ils sont beaucoup moins bons qu’une machine, cela ne va pas fonctionner». D’où la nécessité de repenser les devoirs maison et les méthodes d’évaluation : «À quoi servent-ils si nous savons qu’ils peuvent être entièrement réalisés avec ces outils ?». 

Quelles compétences développer à l'ère de l'IA ?

L’IA accélère l’expertise qu’on possède déjà. «On devient meilleurs avec l’IA lorsqu’on maîtrise déjà son domaine», résume Christelle Meslé-Génin. Son développeur «peut faire des choses incroyables grâce à l’IA», alors qu’elle-même ne serait pas «capable de sortir toute seule un site de qualité simplement parce qu’on lui donne accès à une IA». Sa conclusion : «Il faut donc arrêter de dire : «À quoi bon faire des études puisque l’IA est là ? C’est exactement l’inverse.»  

Pour s’orienter et s’insérer dans un monde transformé par l’IA, les trois familles de compétences se dessinent : 

Les savoirs : ce qu’il faut maîtriser soi-même 

Une vraie expertise dans son domaine. C’est elle qui permet de repérer quand l’IA se trompe, car «lorsque l’on ne connaît rien à ce sujet, on est beaucoup moins capable de savoir si ce qu’elle nous répond est juste ou faux». 
Une culture technologique. Il s’agit de comprendre comment fonctionnent ces outils et comment ils transforment tous les métiers. «La technologie percute aujourd’hui tous les secteurs : l’agriculture, la santé, l’information…», rappelle Elsa Da Costa. 

Les savoir-faire : ce qu’il faut savoir faire avec l’IA 

Utiliser l’IA sans lui déléguer sa réflexion. «Bien s’en servir ne vient pas naturellement» : il faut apprendre à formuler une demande, retravailler la réponse et se l’approprier. Une lettre de motivation copiée-collée depuis un prompt ne convainc personne. 
Vérifier, recouper et repérer les biais. Il faut avancer étape par étape et confronter les sources. Il faut aussi se demander pourquoi l’IA propose telle piste à «Jules» et pas à «Julie». 
Les savoir-faire manuels et techniques. «Les métiers de l’artisanat et les voies professionnelles retrouvent donc aujourd’hui une nouvelle attractivité», observe Christelle Meslé-Génin. Ils sont, «pour l’instant, moins directement en concurrence avec l’IA». 

Les savoir-être : ce qui permet de s’adapter 

Apprendre à apprendre. «Nous allons tous devoir apprendre et nous adapter toute notre vie», insiste Christelle Meslé-Génin. D’où l’importance d’«apprendre à nos enfants, au sens large, à apprendre». 
Coopérer et débattre. Pour Elsa Da Costa, les soft skills comme «savoir jouer collectif, coopérer, discuter» sont «essentielles pour construire une vision commune». 
Garder la main sur son attention. Ces outils sont conçus pour capter notre temps : «on pose une question, puis une autre, puis encore une autre», observe Elsa Da Costa. Savoir refermer la conversation est aussi une compétence. 

Comment développer l'esprit critique face à l'IA ?

«Je vais être un peu provocatrice : ce ne sont pas seulement les jeunes qu’il faut former à l’esprit critique et à l’usage de l’IA. Il faut former l’ensemble de la société», lance Elsa Da Costa. Pour elle, «l’esprit critique est aussi un muscle.» Il se travaille en lettres et en philosophie, mais aussi en mathématiques, où «le raisonnement scientifique nous apprend justement à avancer étape par étape, à vérifier nos observations, à recouper les informations et à les contextualiser». 

Elle invite à «devenir, en quelque sorte, des bêta-testeurs de ces outils, plutôt que de prendre systématiquement pour argent comptant ce qu’ils nous donnent». Elle alerte aussi sur leur caractère addictif, qui en fait «presque un sujet de santé publique». Enfin, l’esprit critique se pratique à plusieurs, car «chacun d’entre nous devient son propre média».

La place de l'humain

L'IA peut-elle aider les jeunes à s'orienter ?

Oui, l’IA peut être un bon point de départ pour s’orienter, à condition de vérifier ses réponses auprès de vrais professionnels. Christelle Meslé-Génin se dit parfois «bluffée» par la qualité des réponses sur les filières, les écoles ou le choix entre BTS et BUT.

Mais un lycéen n’a pas toujours le recul pour repérer les erreurs. C’est là qu’intervient le mentorat : la communauté JobIRL, forte de 180 000 membres, permet aux jeunes d’échanger avec des professionnels et des étudiants pour confronter l’IA à la réalité du terrain. 

L'IA peut-elle remplacer les enseignants et les mentors ?

Non. Selon les trois intervenants, l’IA ne remplacera pas la relation éducative. Christelle Meslé-Génin le dit avec humour : «ce n’est pas une IA qui donnera envie à un ado de réviser plutôt que d’aller au foot.» 
Elle rappelle l’exemple des MOOC. Ils ont été annoncés comme une révolution, puis ont affiché des taux d’abandon élevés, même à Harvard. «Nous aurons toujours besoin des enseignants, de rôles modèles, de mentors et de relations humaines.» Christelle Meslé-Génin, JobIRL 
Le bon modèle est hybride : un outil pédagogique puissant, et une relation humaine qui inspire.

Quel rôle pour les enseignants ?

Jocelyn Rigaud a conclu par un hommage aux enseignants, confrontés à des transformations permanentes. Le Choix de l’école accompagne environ 180 enseignants par an et travaillera désormais sur l’IA dès le CP. Son message : «bien accompagnés, les enseignants peuvent faire de l’IA un levier très positif».

Alors, concrètement, on fait quoi ? 

L’IA sait donner des réponses. Elle ne sait pas raconter un métier de l’intérieur, redonner confiance ou ouvrir un carnet d’adresses. C’est là que notre rôle devient essentiel : 

  • Racontez la réalité de notre métier. Le quotidien, les difficultés, les parcours qui ne sont pas en ligne droite : c’est précisément ce qu’aucune IA ne peut transmettre. 
  • Aidez les jeunes à vérifier ce que l’IA leur dit. Prenez le temps de relire avec eux une piste d’orientation ou un CV, et montrez-leur ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. 
  • Élargissez leurs horizons. Encouragez une jeune fille à envisager un secteur scientifique ou technique, ou un jeune à explorer une voie à laquelle personne autour de lui n’avait pensé. 
  • Montrez l’exemple. Expliquez comment vous utilisez l’IA dans votre travail, et comment vous gardez un regard critique sur ses réponses. 
  • Encouragez, valorisez, motivez. Un conseil au bon moment ou un « tu en es capable » peut changer une trajectoire.

FAQ : IA et égalité des chances

L’IA va-t-elle remplacer les enseignants et les mentors ? 
Non. L’IA est un formidable outil pour apprendre, mais la motivation et l’inspiration passent par la relation humaine. Le bon modèle est hybride : l’outil d’un côté, un humain qui donne envie de l’autre. 

À quoi bon étudier si l’IA sait tout faire ? 
C’est justement l’inverse. L’IA accélère l’expertise qu’on possède déjà : sans connaissances, on ne sait pas repérer ses erreurs. Apprendre à apprendre, développer ses savoir-être et maîtriser son domaine restent indispensables. 

Pourquoi l’IA peut-elle renforcer les inégalités ? 
Parce que l’accès aux outils, leur maîtrise et l’accompagnement à la maison varient selon les milieux. Et parce que les IA reproduisent les biais de leurs données, notamment les biais de genre dans les CV ou l’orientation. 

Peut-on utiliser ChatGPT pour s’orienter ? 
Oui, comme point de départ : les réponses sont souvent de bonne qualité. Mais elles peuvent contenir des erreurs ou des biais. Il faut donc les vérifier auprès de professionnels, par exemple via une plateforme de mentorat comme JobIRL. 

Comment développer son esprit critique face à l’IA ? 
En l’entraînant comme un muscle, à l’école et à plusieurs : vérifier, recouper, discuter. L’école reste le lieu où l’IA peut devenir un vrai levier d’égalité des chances, à condition que les enseignants soient accompagnés. 

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